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Le sport, « catalyseur » ou outil de lutte contre le racisme ?

Copyrights: Flickr: Mezcal & Tequila

Le sport, « catalyseur » ou outil de lutte contre le racisme ?

Racisme et sport entretiennent une relation complexe. Ce rapport ambigu était au cœur de la conférence « Racisme dans le sport : le combattre sur son terrain », qui s’est déroulée le 21 mars dernier à Lausanne. Organisé dans le cadre de la 13ème édition de la Semaine d’actions contre le racisme par le Bureau lausannois pour les immigrés (BLI), cet événement s’inscrivait dans un programme concret de lutte contre le racisme adopté par la capitale vaudoise en 2010. Par ailleurs, Lausanne s’apprête à accueillir plusieurs grands événements sportifs, dont les Jeux Olympiques de la Jeunesse en 2020. Cette réflexion sur l’ambivalence du lien entre sport et racisme est donc plus que jamais d’actualité.

Le sport, comme tout autre espace social, est travaillé par les interactions qui traversent notre société, y compris le racisme. Le sport construit des stéréotypes racistes, mais il est aussi un espace de lutte et de revendication ».

Claire Nicolas, doctorante rattachée à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Lausanne et au Centre d’études des relations internationales de Sciences Po Paris, considère que l’anthropologie raciste présente dans la production scientifique jusqu’aux années 1960 a durablement imprégné l’imaginaire collectif, en créant une image stéréotypée des sportifs « de couleur ». Si des athlètes noirs comme le footballeur Arthur Warton ou le cycliste américain Marshall Taylor ont pu embrasser une carrière professionnelle dès le XIXème siècle, la théorie raciste faisant du « blanc un intellectuel » et du « noir un sauvage ne pouvant gagner que grâce à sa puissance physique » conditionnerait encore « notre vision des choses ».

Le pouvoir médiatique du sport dans la lutte contre le racisme

S’il génère des stéréotypes racistes, le sport permet aussi de lutter contre la discrimination, en particulier grâce à sa portée médiatique. L’exemple le plus symbolique en la matière reste le poing levé des « black athletes » lors des Jeux Olympiques de Mexico en 1968. Durant la cérémonie de remise des médailles, Tommie Smith et John Carlos ont brandi un poing ganté de noir pour dénoncer la condition des afro-américains. Cet acte de protestation a connu un impact médiatique durable. Selon Claire Nicolas, cet événement illustre parfaitement l’ambivalence de « l’usage politique fait des sports à cette occasion ». Elle rappelle que les Jeux ont été un « moment d’expression de la lutte anti-raciste », mais aussi de « répression de ce combat par les dirigeants sportifs ». En effet, les deux sprinteurs ont chèrement payé leur geste de sympathie envers les Black Panthers. Ils ont été exclus à vie des Jeux par le Comité Olympique.

De nos jours, le racisme dans le sport perdure, mais de nombreux sportifs utilisent leur médiatisation afin de promouvoir un message de paix et de tolérance. Pour l’ancienne basketteuse Geneviève Swedor, « il faut dépasser la vision idyllique du sport où l’on retrouve une reproduction des inégalités présentes dans le monde et la société. 

Néanmoins, les athlètes possèdent un fort potentiel pour faire avancer les causes sociales, grâce à leur visibilité médiatique ».

La volleyeuse chinoise Yiting Cao estime « qu’en tant que sportive, il en va de sa responsabilité de lutter contre le racisme ». La jeune athlète considère que « le racisme n’est pas inné, il s’apprend. C’est pour cette raison que les sportifs doivent montrer l’exemple ».

Comment s’exprime le racisme dans le sport et en particulier dans le football ?

Thomas Busset, historien et collaborateur scientifique du Centre International d’études du sport de Neuchâtel, souligne la difficulté constante à « définir l’ampleur du racisme dans le sport, en particulier dans le football ». Ce dernier produit « du racisme, de la concurrence, mais est aussi un lieu de rencontre et de solidarité entre joueurs ». Il faut donc éviter de « généraliser, dramatiser ou minimiser le problème ». Par ailleurs, « donner la parole aux acteurs de terrain et aux victimes ou témoins d’actes racistes » est primordial, car la question du racisme au sein des fédérations, des ligues inférieures et des championnats juniors reste méconnue.

Une étude récente mandatée par l’UNESCO et intitulée Couleur ? Quelle couleur ? distingue quatre formes de racisme en lien avec le football :

  • Un racisme institutionnel illustré un manque de représentation systématique de certains groupes de population dans les institutions (fédérations, direction de club, etc.) et parmi les joueurs. Ces pratiques sont souvent implicites et non intentionnelles.
  • Un racisme impulsif caractérisé par des violences verbales voire physiques spontanées et fondées sur un sentiment de frustration (en réaction à des événements ou incidents sur le terrain).
  • Un racisme instrumental qui relève d’actions conscientes, essentiellement des insultes verbales reposant sur une utilisation sélective de discours racistes. Ces pratiques sont souvent banalisées car associées à de simples provocations visant à déstabiliser les joueurs de l’équipe adverse, et admises par les joueurs victimes qui considèrent qu’elles font partie du jeu.
  • Un racisme idéologique qui s’exprime à travers des actes conscients, prémédités, s’inscrivant dans un projet politique et porté dans les stades par des groupes d’extrême droite dont l’objectif est un changement de société. Par exemple, des groupes importants en Italie se réclament de l’idéologie fasciste.

Lutter concrètement contre le racisme dans et à travers le sport

D’après le rapport de l’UNESCO, les actions contre le racisme dans le sport, et plus particulièrement dans le football, concernent « la lutte contre la violence dans le milieu sportif et la lutte contre la discrimination dans la société ». Les initiatives visant à éliminer ces pratiques s’inscrivent au sein d’une multitude de normes juridiques allant des conventions internationales aux lois nationales et relèvent de la compétence de nombreux acteurs. L’étude identifie trois registres de lutte :

  • La sanction qui comprend des sanctions d’ordre général s’appliquant à tous types de délinquants reconnus coupables d’actes ou de comportements discriminatoires (amendes, peines d’emprisonnement individuelle, etc.) et les sanctions propres au milieu du sport ou du football (amendes, expulsion, interdiction de stades, etc.).
  • La prévention, qui s’articule principalement autour de l’éducation (campagnes, actes éducatifs).
  • L’éducation et la responsabilisation des acteurs concernés grâce à la formation des professionnels du sport, l’éducation du grand public, etc. Cette tâche incombe aussi à l’école, à la famille et aux clubs.

Depuis quelques années, des athlètes prennent la parole afin de dénoncer le racisme dans la société comme dans le domaine sportif. L’ancien footballeur professionnel Badile Lubamba, qui a souffert de discrimination dans sa jeunesse, estime qu’il faut absolument « combattre le racisme ordinaire ». Très engagé, l’ex-international suisse a créé plusieurs structures d’accompagnement, dont la Fondation Badile Lubamba. Cette organisation œuvre en faveur de la jeunesse en République Démocratique du Congo et contribue à la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD) en utilisant le sport comme outil d’éducation, de formation et de promotion des échanges culturels.

Les ONG et les organisations issues de la société civile ont un rôle à jouer en ce qui concerne la lutte contre le racisme dans et à travers le sport. Depuis 1993, la campagne Kick it out conteste toute forme de discrimination dans le football et encourage les pratiques inclusives. Dès 1999, plusieurs associations de supporters, organisations de défense des droits humains, clubs amateurs et groupes activistes se sont rassemblés au sein du réseau FARE, un collectif international qui dénonce les inégalités et les discriminations dans le football, et promeut le sport comme outil d’inclusion.

Néanmoins, éradiquer le racisme reste un travail de longue haleine. Lors de la conférence #Equal Game qui s’est déroulée début avril, Aleksander Čeferin, le président de l’UEFA, s’est dit honteux « qu’aujourd'hui, en 2019, nous devions organiser une conférence pour promouvoir la diversité ». S’il pense que le football est un sport qui a le pouvoir de « balayer toutes les différences, qu’elles soient d’ordre social, sexuel ou religieux ou liées aux origines », M. Čeferin considère aussi que « nous devons continuer d’en faire plus, plus pour les autres, plus pour la solidarité, plus pour la diversité […] ». Cet appel fait parfaitement écho au message divulgué par les intervenants de la conférence « Racisme dans le sport : le combattre sur son terrain », à savoir qu’éliminer toute forme de discrimination dans le sport comme dans la société est l’affaire de tous.   

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Tuesday, May 21, 2019 - 17:18