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Rompez ! Et si on en finissait avec l’injonction à bouger ?

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Rompez ! Et si on en finissait avec l’injonction à bouger ?

Le Sport, c’est la santé ! C’est l’une des tautologies les plus en vogue du moment. Que l’on cherche à vendre des articles de sport, à justifier l’installation d’un nouvel équipement sportif public, à former à la promotion de la santé, l’argument de l’impérieuse nécessité du bouger semble être la panacée.

Seulement, le lien évident qui lie mouvement corporel et santé et qui semble relever du bon sens à première vue, mérite de s’attarder un peu. Non, bouger ne résoudra pas l’ensemble des enjeux de santé publique. Non, bouger ne peut pas résumer la richesse de l’activité physique et sportive. Oui, les liens entre santé, santé publique et activités physiques et sportives sont probablement un peu plus complexes.

Sans jamais nier le très fort impact d’une activité physique régulière et adaptée sur la santé individuelle du point de vue physiologique, largement documenté et référencé scientifiquement[1], nous relevons ici quelques nuances qui montrent que les affirmations largement déployées médiatiquement ne sont pas si évidentes.

C’est pourtant simple de se mettre au sport. » (Aimé Jacquet)

Pas du tout. Les barrières à une pratique régulière sont nombreuses : économiques, sociales, culturelles, de santé… S’il était aussi simple de démarrer une activité physique et sportive (APS) régulière, nul doute qu’il n’y aurait pas 95 % de français trop inactifs[2]. Ce discours, directement dérivé de l’esprit « développement personnel » qui consiste à affirmer que « si on veut, on peut », doit beaucoup à la psychologie positive et à la conception libérale de la santé qui place chacun comme seul responsable de son corps et de l’entretien de soi. Penser que la volonté est le principal moteur de la motivation, c’est faire fi de dizaines d’années de recherche en sociologie du sport et du corps. Plus grave, c’est rejeter la faute sur les individus et nier que pour bouger, il faut avoir un environnement personnel et collectif qui le permette.

On remarque notamment que l’on a d’autant plus de chances d’avoir une activité physique régulière que l’on vient d’un milieu favorisé. Plus on a été habitué tôt dans sa vie à bouger dans un environnement sain, et plus il y a des chances que se mettre en mouvement devienne évident : venir d’un milieu aisé et avoir accès à des espaces et des activités qui favorisent la dépense énergique dès l’enfance seraient à ce titre des déterminants puissants. Si de nombreux dispositifs sont mis en place depuis le début des années 2010, comme le Sport sur Ordonnance ou les Maisons Sport Santé, ils sont en réalité privés de moyens financiers réels : si chacun s’accorde à dire qu’il faut être plus actifs, aucune action ne bénéficie de l’appui de masse que cela nécessite. Soutenir l’accès aux APS, c’est avant tout une question de volonté…politique.

Le sport c’est bon pour la santé. »

Oui, mais pas dans n’importe quelles conditions. Les APS ne sont pas des remèdes miracles. Pour qu’elles apportent des bénéfices sur la santé, elles doivent être encadrées, adaptées, proportionnées, notamment par des professionnels compétents et formés pour les publics vulnérables. Ce que montrent les expertises, c’est que l’activité physique a des effets positifs seulement si elle correspond aux besoins réels du pratiquant, à partir d’un bilan précis élaboré en amont.

Par contre, le sport, quand il est mal pratiqué, peut aussi être très mauvais pour la santé. Nul besoin de citer le dopage, les blessures qu’il occasionne (parfois graves comme les commotions cérébrales au rugby ou dans certains sports de combat), les addictions au sport ou encore le stress qu’entraînent certaines pratiques. En effet, on parle souvent de santé physique, mais une APS saine pour le corps peut engendrer, notamment chez les enfants, une angoisse de l’échec ou la peur de décevoir ses proches. Enfin, rappelons qu’en 2019, de nombreux scandales de violences sexuelles ont émaillé le monde du sport. La relation au corps, à la souffrance et à l’autorité que peut véhiculer le sport sont autant de facteurs qui expose ce milieu aux violences sexistes et sexuelles.

30 minutes par jour suffisent. »

Oui, mais non. Approcher les APS par une notion de durée quotidienne, sans se questionner sur la forme de l’activité, est une injonction qui aura du mal à montrer des résultats. A l’école, sous l’égide de Paris 2024, on expérimente actuellement un dispositif pour favoriser une demi-heure de sport chaque jour. Les premières images montrent des dizaines d’enfants, alignés en rangs d’oignons et exécutant mécaniquement les gestes proposés par un adulte. Ce retour à l’époque du Baron de Coubertin reflète difficilement la richesse des sports et jeux sportifs dont les logiques internes peuvent permettre de développer des compétences individuelles et sociales extrêmement intéressantes. Heureusement, les enseignantes et enseignants proposent très souvent mieux. Enfin, le meilleur moyen de bouger sans s’en rendre compte, c’est d’y prendre du plaisir et de l’ancrer dans ses habitudes de vie. Peu d’humains adorent réaliser des burpees, faire des longueurs de talon-fesse ou nager seuls dans une piscine bondée : il faut absolument repenser les activités et les adapter au public cible !

Enfin, on a aussi le droit de ne pas se lever de son canapé de temps en temps. Si les objectifs deviennent des facteurs de stress ou de culpabilisation, c’est non. Il ne s’agit pas de retourner à une injonction à l’effort, mais plutôt d’accompagner l’ensemble de la population à trouver une forme de bien-être en pratiquant, qui peut passer par le jeu, l’exercice ou la compétition, mais pas forcément et pas chez tout le monde. L’idée du dépassement de soi correspond en fait à un vieil idéal sportif qui n’est absolument pas adapté aux populations les moins actives. Prendre du plaisir et trouver du sens à la pratique, c’est la base pour qu’elle devienne régulière et qu’elle ait de réels effets sur la santé à long terme. Les 30 minutes ne sont donc qu’un indicateur, qui invite surtout à bouger régulièrement, à favoriser les déplacements actifs (ce qui nécessite d’aménager le territoire) et à retrouver du mouvement dans la vie quotidienne.

Le sport est le premier des gestes barrières. »

Oui, mais non. Le sport, et plus généralement l’activité physique et sportive (APS), est effectivement un excellent moyen de prendre soin de sa santé sur le long-terme. Il a même été prouvé que les personnes qui avaient atteint les recommandations de l’OMS en matière d’activité physique avaient moins de chance de développer une forme grave de la covid19. Par contre, le sport n’empêche pas d’attraper le COVID-19. Commencé depuis deux semaines avec une vidéo de TiboInShape, il n’a quasiment aucun effet sur le COVID-19. Pire, pratiqué en groupe, sans gestes barrières ou dans un lieu clos, il a pu et peut toujours favoriser une contamination.

Voici quelques réflexions qui invitent à sortir du discours injonctif du Bouger. Et si les femmes et hommes politiques, les médias, les marques de sport et le monde sportif nous invitait à réfléchir ensemble à comment Bien Bouger ? Pas dans un sens moralisateur qui viserait à distinguer le bien bouger du mal bouger, non. Dans un sens d’enrichissement de la promotion des APS. Comment réinventer une politique globale de promotion du sport santé ? Comment remettre le plaisir et le ludique au cœur des pratiques ? Comment casser les barrières qui existent aujourd’hui pour toutes celles et tous ceux qui n’ont pas le moyens de choisir l’activité physique et sportive qui leur permettra de s’émanciper ? Ces questions doivent être au cœur des politiques publiques à construire mais également au centre des débats sur le sport et la santé, ce qui n’est pour l’instant absolument pas le cas si l’on en croit la plupart des discours des campagnes électorales récentes…

Cet article est signé par un collectif de passionnés, tous actifs bénévolement et professionnellement dans le monde du sport.

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Published

Tuesday, June 21, 2022 - 11:30